mardi 26 janvier 2016

La Dame blanche - épisode 6

Les événements qui suivent se sont produits l'année dernière, au début du mois de décembre, tandis que je me rendais au Luc, commune de Saint-Martin-de-Sanzay. Je vais les retranscrire au mieux, tels qu'ils se sont déroulés, du moins tels qu'ils me sont apparus.

***

L'affaire se déroule au lendemain de la Révolution Française, à l'heure de l'abolition des privilèges de la Noblesse et du Clergé. Encore aujourd'hui, certains s'en souviennent et savent raconter cette histoire, m'assura ma passagère.

A l'époque de la redistribution des richesses, un paysan du Luc, plus cupide que les autres, magouilla tant et si bien qu'il se retrouva bien vite à la tête d'un grand domaine qui s'étalait à l'ouest du village. Mais ses terres frauduleusement acquises étaient couvertes d'une forêt dense qui ne lui était bonne à rien. Pourquoi ? Parce qu'elle ne lui rapportait aucune richesse sauf de rares gibiers. Il entreprit donc de raser la forêt pour y cultiver le blé. A cette fin il commença par acheter un hameau tout proche, délogeant ses habitants, et il y installa une métairie. Sitôt que les haches commencèrent leur funeste tâche, une pluie de calamités s'abattit sur le parvenu. Une tempête souffla une grange, puis la grêle ravagea les récoltes, l'été suivant ce fut une étonnante sécheresse qui n'affecta que son domaine. Tout le monde au village savait quelle était la cause de son malheur : il avait fâché la Dame blanche en voulant détruire sa forêt. Personne n'avait encore osé aller jusque là, il avait fallu l'aveuglement de la cupidité pour qu'un homme bravât la divinité.

Les choses empirèrent par la suite, on fuyait le paysan comme un pestiféré. Des servantes et des journaliers rapportaient que la métairie était hantée. On ne pouvait y dormir, des plaintes déchiraient le sommeil, de grands coups frappaient les volets, et surtout il y avait une odeur mystérieuse de faisande qui s'insinuait jusque dans les draps et imprégnaient les linges ; les laver à grandes eaux n'y suffisaient pas, l'air même semblait putréfié. Dans les jours qui suivirent, on apprit le décès du paysan, il s'était lui même donné la mort dans des conditions qu'on hésitait à évoquer, on racontait pudiquement qu'il s'était crevé les yeux avec un tison.

Les arbres se font rares désormais

Les habitants du Luc ne savaient quoi faire de cette terre désormais infestée et que nul n'osait approcher. On consulta les édiles, ceux du District, le curé de Brion également, et finalement on décida d'un commun accord qu'il fallait brûler le hameau maudit pour le purifier, on incendia également toutes les terres alentour selon la méthode du brulis. Il faudra attendre des générations avant que des hommes se hasardent à cultiver de nouveau ces terres, le temps que s'effacent les peurs. La forêt, elle, ne revint jamais.


la forêt a laissé place à la lande
A partir de cette époque, la Dame blanche se réduisit à un fantôme qui hantait la plaine et les bois, le reste avait sombré dans l'oubli. En disant cela, ma passagère semblait le regretter. C'est que les paysans ne comprenaient plus le message de la Dame Blanche, ajouta-t-elle avant de s'enflammer plus encore : "Ils ne comprennent toujours rien à la Nature, les imbéciles ! J'ai dit "les paysans", plutôt des "exploitants agricoles" comme on dit. Voilà, c'est ça, ils exploitent la Nature, ils vivent sur elle et ils continuent de penser qu'elle est à leur service. Jusqu'où ira-t-on ainsi ?".


La lande sur laquelle se dressait hier la forêt du Luc est aujourd'hui en partie vouée à la culture du maïs, rendue possible en puisant l'eau du Thouet tout proche.




Suite et fin demain.


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