mercredi 28 janvier 2015

Le "Néomic"

On ne va pas tourner trop longtemps autour du pot, il n'existe que trois raisons pour s'intéresser à un numéro de Semaine du Monde daté de 1955. Soit on est coincé dans la salle d'attente de son dentiste depuis plus de quarante ans, soit on voue un véritable culte à Gisèle Pascal et Raymond Pellegrin, le nouveau couple heureux du cinéma français, soit enfin, on y parle de Thouars. Bon... on y parle de Thouars. Et plus précisément de Georges Ragot, riverain de la rue Voltaire et inventeur du "Néomic", une eau miraculeuse tout droit venue de son puits et qui guérissait les maladies de peau, rendait la jeunesse, la beauté etc.

Le secret, l'eau du puits était "radioactive". Il suffisait ensuite de laisser le magnétiseur opérer quelques manœuvres savantes, et le tour était joué : le Néomic était prêt... à être vendu. C'est là que le bât a blessé ; à l'autre bout de la France, une bande d'escrocs avait décidé de revendre le Néomic à prix d'or, ainsi Georges Ragot s'est retrouvé malgré lui plongé au cœur d'un fait divers qui défraya la chronique et qui méritait bien une pleine page dans la presse people de l'époque. Ci-dessous, la retranscription intégrale de l'article :




GRACE AU "NEOMIC" ILS SOIGNAIENT
LES MALADES A L'ARC-EN-CIEL

Je vous coupe une mèche de cheveux !
La forte quinquagénaire, qui parle d'une voix étrangement envoûtante, n'est pas une coiffeuse : c'est une adepte du "Maître invisible", la prêtresse d'une nouvelle panacée universelle : "le Néomic".
Assis en face d'elle, le patient, impressionné, suit respectueusement les gestes pathétiques de la doctoresse du mystère. Elle s'appelle Georgette Pangaud. Hallucinée, elle étudie la touffe capillaire au pendule ou au fluide, selon l'inspiration du moment. Elle entre consciencieusement en transes. Puis, après un silence, se lève en sursaut :
-- Ça y est ! crie-t-elle. Je sens le fluide de mon grand maître qui me pénètre. Il est en moi. Et je vais lui parler.
Elle file dans une autre pièce où se tient un "dieu" vêtu d'une longue robe de mage : Edouard Bertrand pour l'état civil. Le dieu descend à la cave taper dans la réserve de "Néomic". Et Georgette Pangaud reparaît :
 -- Trois flacons bleus pour le massage de la poitrine, trois violets pour le dos, quatre mauves pour le visage, un vert et un violet pour le crâne... 
Grâce au Néomic, on doit avoir l'impression d'être soigné à l'arc-en-ciel. 

Cette scène se répétait régulièrement dans une villa luxueuse de Nice, baptisée agréablement "les Munardises". Avec Georgette Pangaud, dite "Anny" ou "Mamy", le mage-chef de laboratoire, Edouard Bertrand dit "Pierre", le personnel comprenait Elise Joubert, dite "Lise" ou "l'infirmière", les fils d'Anny et de Lise et une "croyante", Marcelle Jelinek. Elle se reproduirait encore si un céramiste, Michel G... n'avait eu, avec des cors et une timidité à guérir (par le Néomic), un ami policier : l'inspecteur Sigaut. Après avoir dépensé 25.000 francs pour le traitement complet, le céramiste en parla à l'inspecteur, l'inspecteur en parla au commissaire Hainaut, et c'est comme ça que tout le monde l'a su.

Guérison : 25.000 francs

La comédie comportait d’ailleurs d'autres scènes que celle de la mèche de cheveux. Après le premier traitement de 5.430 francs (douze flacons à 445 francs), c'était une cure d'un mois de 20 à 25.000 francs, précédant éventuellement des soins de choc donnés par Lise Joubert : "massages palpations" (200 francs), et effleurements (200 francs), sorte d'acupuncture multicolore à l'aiguille au chas enfermé dans une boulette de cire (verte pour les lombaires, bleue pour le dos, rouge pour les tempes, etc.). Si le client n'avait pas encore compris qu'il était guéri, son cas nécessitait la "Souche" et le "Toc" : tous les soirs, il devait mettre sous son lit du charbon de bois ordinaire mais imbibé de Néomic, charbon choisi le jour de la semaine favorable et à la tombée de la nuit. 

Aujourd'hui, la roue de la chance a tourné et c'est au tour des revendeurs niçois du Néomic d'en voir de toutes les couleurs.

Légende :
"THOUARS : ce n'est pas le Christ
 de Montfavet mais le Dieu du 
"Néomic" : M. Ragot. Avec l'eau
de son puits colorée, il croit avoir
trouvé le secret de la beauté"
La police est curieuse, c'est là son moindre défaut : elle ne put moins faire que remonter à la source du liquide "miraculeux" : le "Néomic" était fabriqué sans publicité ni dépositaire par le "Maître" Georges Ragot, 77, rue Voltaire, à Thouars (Deux-Sèvres). Sous l'étiquette "produit de beauté" afin d'éviter des ennuis avec l'Ordre des Médecins et des Pharmaciens. 

Le Néomic est une invention brevetée de la firme Mondou-Ragot. Le couple habite une maison modeste dont le luxe est dans le jardin : les fleurs (jacinthes, crocus, tulipes) entrent dans la fabrication du Néomic. Le bisaïeul de M. Ragot fut le premier maire du pays. Le descendant a préféré devenir sourcier et garantissait à la signature du contrat, le débit de la source à trouver ! De plus en plus convaincu des vertus de l'onde, il mit au point l'eau de beauté "Néomic" brevet S.G.D.G., se fit horticulteur-chimiste en Seine-et-Marne pour échapper au S.T.O. et, la guerre finie, accompagné de Mme Mondou, M.Ragot regagna Thouars pour y exploiter le "Néomic".

La panacée fait "toc"

Les deux pièces de son laboratoire sont interdites à la lumière. Le Néomic naît apparemment de l'eau de son puits que M.Ragot prétend radioactive et d'extraits minéraux-floraux du potager.
Son secret est dans la pureté du produit, vérifiée d'une façon magnétique : le "Néomic" est promené entre un oscillateur issu du plancher et un pendule fixé au plafond : quand une étincelle se produit entre ces deux pôles, M. Ragot entend "toc" ; le "Néomic" idéal est trouvé ! Il ne reste plus qu'à lui adjoindre des colorants à base végétale et à le mettre en bouteille.

Tous les dix jours, trois litres arrivaient de Thouars à Nice, M.Bertrand a avoué en tirer treize variétés de traitements, chacune destinée à guérir une maladie. Le "Souche", ingrédient spécial, dont la quantité variait dans le "Néomic" selon l'affection, était vendu à part. C'était une décoction de racines d'herbes. Mais le "toc" était une émanation de "l'eau-delà" si l'on peut dire.
-- Il faut que toutes les matinées soient autant que possible consacrées au "toc", nous ont recommandé Mondou-Ragot. Le "toc" est notre grande base de liaison journalière et donne leur puissance aux produits.

Pour Lise et Georgette, le "toc" n'est autre que le fluide humain et les ondes qui, par la pensée, unissent le "maître" à ses disciples.
Un litre de Néomic représente de quarante à cinquante flacons. le revenu brut de l'association niçoise s'élevait à plus de 300.000 francs par mois. Aussi, les magiciens de l'eau songeaient-ils à inonder de succursales et dépôts l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Amérique, l'Afrique. Déjà ils avaient ouvert une succursale à Nice, chez Mme Armitano, une ancienne cliente reconnaissante : le Néomic avait sauvé son chat.

Certes, selon le docteur Coué, le meilleur médecin du monde est la persuasion. A Nice comme à Thouars, des femmes n'ont qu'une crainte : manquer de "Néomic". Mme Thérèse D., trente-huit ans : "Je n'ai plus de rides grâce à lui ! " Mme L., ouvrière, mère de quatre enfants : "Il a supprimé ma couperose". Mlle Monique V., dix-huit ans : "Par lui, je n'ai plus d'acné". Mme H., jeune maman de cinq enfants : "Il m'a fait retrouver ma taille de jeune fille". Qui a raison : le mystère, la science, le don, la crédulité, le génie ? M.Bertrand ne répondra qu'en présence de son avocat.

A Nice, on s'interroge : "Drogue miraculeuse" ? A Thouars, on demande : "Produit de beauté" ? Mais M.Ragot méprise les cancans. Dans son jardin et sa cave multicolores, le quinquagénaire chauve et barbu réplique :
-- Les hommes ont toujours respecté les lois de Vénus.
C'est un homme qui a confiance en son étoile.  

Régine CABEY

***

1 commentaires :

Balthazar Forcalquier a dit…

Le seul produit miracle à Thouars : c'est le Duhomard

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