jeudi 18 avril 2013

Marcel Landreau

"Les gens sont tout surpris qu'on leur fasse pas payer. De voir un truc gratuit, ils y croient pas. Faut qu'ils balancent leur pièce de monnaie"
Marcel Landreau, in "Le cheminot Cheval", Mariella Righini, Le Nouvel Observateur, n°342, 1971.

Marcel Landreau est un grand nom de l'Art brut, il est très connu et très apprécié mais de très peu de gens. Il faut dire que l'Art brut est lui-même peu reconnu et souvent assimilé à un travail d'amateurs passionnés de nains de jardin et autres breloques de décoration. A peine sait-on que le Facteur Cheval a construit un palais. Si la plupart des artistes ne se revendique pas comme tel, Marcel Landreau y tenait et ce malgré le peu d'intérêt qu'on lui prêtait. De ce manque de reconnaissance, il disait :
Marcel Landreau et "Yvette Horner".
Photo C. et C.Prevost (Animula Vagula-sa)

"Je suis incompris parce que je ne fais pas payer, ça ne me rapporte pas d'argent [...] Ce n'est pas côté en bourse mais ça représente une certaine valeur humaine. C'est la plus belle chose que j'ai faite, de pas entrer là-dedans, de résister au commerce!"
Marcel Landreau, cité in Claude et Clovis Prévost, "Les bâtisseurs de l'imaginaire", 1978-1979.







 

Des pièces montées

Le joueur de flûte et l'oiseau
 (coll. F.Tavard)(AV-sa)
Marcel Landreau était originaire de Noirterre et se destinait à devenir pâtissier, la vie le fit cheminot. C'est en s'installant à Mantes-la-ville (78) qu'il commença ses créations, vers 1961, pour meubler le talus encore nu de sa propriété. Il fabriqua tout d'abord des champignons en assemblant des cailloux, puis des chiens, des personnages, enfin des groupes qui constituaient de véritables scènes dont certaines étaient animées et sonorisées. "Et ça vous foutait des frissons de voir des pierres danser...", comme l'écrit Bruno Montpied qui en fut témoin en 1987. On imagine mal l'énergie prodigieuse qu'aura nécessitée un tel travail. Marcel Landreau a collecté tout au long de sa vie des tonnes de pierres aux formes étonnantes - ici un pied, là un doigt, une oreille, un goulot de bouteille - pour donner vie à ce qui n'auraient été que des cailloux sinon. C'est ainsi qu'il fit d'une passion singulière une œuvre extraordinaire.

La "Cathédrale"

"de Gaulle" (coll. F.Tavard)(Av-sa)
A partir de 1965, il commença à bâtir une cathédrale si grande qu'un enfant tenait à l'intérieur et qui lui demanda deux années de travail.
Si les sculptures de Marcel Landreau peuvent sembler naïves de prime abord, elles laissent apercevoir une lecture plus complexe où le politique se mêle au religieux et qui porte, comme l'écrit Marielle Magliozi, une "critique assez acerbe de la société et ses travers. A l'intérieur de la "Cathédrale" se trouvent représentés Giscard d'Estaing, Pompidou et de Gaulle" ("Art brut, architectures marginales", M.Magliozi, p.177, 2008). Les grands prêtres de l'époque! M.Landreau était clairement anticlérical : "Le curé, il prie, avant, après, pendant. Et la guerre, elle est toujours là!" et encore : "J'ai fait la comparaison entre l’Évangile, le Christ, et puis l’Église. C'est tout à fait le contraire" (d'après des entretiens avec Laurent Danchin). On trouve également dans ses compositions un "Porteur d'or" qui croule sous le poids de son chargement ou les "Aveugles sans pension".

Scène de "La Noce" avec "La Cathédrale" en arrière plan (photo C. et C.Prevost)(AV-sa). Stupeur et regard de côté, n'ont-ils pas l'air heureux les jeunes mariés ?

Noirterre n'était pas loin

Monument aux morts, Noirterre.
Construction faite de colonnes,
de canons, de meules, d'obus,
de statues etc. (Photo wikipedia)
Marcel Landreau avait ajouté à la Cathédrale un enregistrement des cloches de son village natal, ainsi qu'un discours du maire aux mariés. Dès lors on ne peut s'empêcher de faire le rapprochement avec le Monument aux morts de Noirterre, construit en 1921 par les habitants sous l'égide du curé. Le monument mêle patriotisme et religion et à cet égard l’œuvre de Marcel Landreau apparaît comme un contrepoint critique ou du moins une vision franchement opposée de celle que véhicule le célèbre calvaire de Noirterre.
 

L'arrivée à Thouars

Vers la fin de sa vie, quand Marcel Landreau décida de revenir au pays, il s'installa à Thouars, le paradis des cheminots. Il dut vendre sa maison de Mantes-la-ville et la Cathédrale, elle, fut malheureusement détruite vers 1990.

D'après les informations recueillies par l'antiquaire Freddy Tavard, Marcel « a déménagé par le rail deux wagons à bestiaux remplis de sculptures et de grosses pièces. A l’arrivée (…) Marcel a pris la décision de détruire beaucoup de pièces qui avaient très mal voyagé ». Selon la même source, Marcel Landreau, ensuite, « aurait surtout restauré et peu créé entre 89 et 92 ». (cité par Animula Vagula, les dernières demeures de Marcel Landreau). 

Le viaduc de Marcel Landreau dans la perspective du viaduc Eiffel (Photo F.Tavard,2012)(AV-sa). 

Avec sa femme, ils habitaient sur le coteau, avec pour panorama la vallée et le viaduc qui voit passer des trains... de cailloux! Rien de plus normal quand on a consacré sa vie aux chemins de fer et aux pierres. A y regarder de près, les pierres rouges du viaduc semblent tout droit venus du ballast extrait de la carrière de la Gouraudière, les "champignons" sont en tuffeau, et ces étranges pierres demi-circulaires pourraient bien être des ammonites du Toarcien. Ceci laisse à penser que le viaduc a été créé sur place.

différentes pièces (coll. F.Tavard)(AV-sa)
Marcel Landreau est mort en 1992. Un temps, on a pensé que ses sculptures avaient définitivement disparu. C'est un antiquaire de Niort, Freddy Tavard, qui les a redécouvertes récemment et il permet ainsi de sauvegarder cette œuvre étonnante qui attend toujours d'être reconnue à sa juste valeur.



Un bonhomme abîmé par le temps.
Une loco qui perd ses morceaux.


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Toutes les infos sont tirées du site Animula Vagula, à qui je dois les photos et qui consacre plusieurs articles à Marcel Landreau :
http://animulavagula.hautetfort.com/tag/marcel+landreau

Ainsi que "Art brut, architectures marginales", Marielle Magliozi, 2008.

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